Spirou – L’espoir malgré tout

CRITIQUES BD

Un roman graphique d’exception

Dans le paysage de la bande dessinée, rares et précieuses sont les oeuvres capables de synthétiser à elles seules une époque, un patrimoine historique international, une mémoire collective qu’elles sont ensuite capables de transmettre à des générations de lecteurs en les rassemblant inconditionnellement sous leur égide. L’espoir malgré tout d’Émile Bravo est de celles-ci. Véritable roman graphique, ces quelque trois cents pages, réparties en quatre albums sur deux ans de parution, annoncent la couleur : transformer à leur manière l’espace de la bande dessinée en un lieu
mémoriel par excellence. C’est en tout cas ce à quoi s’est attaché l’auteur lorsqu’il soutient que Le Journal d’un ingénu, one-shot initial que continue L’espoir malgré tout, lui avait donné « la possibilité […] de vivre l’Occupation en essayant de rester le plus objectif possible. […] Ce sont des périodes tellement noires qu’il est intéressant d’en parler. Il n’y avait pas d’un côté les bons et, de l’autre, les méchants : tout était mélangé. » Il aura fallu plus de dix ans à Émile Bravo pour bâtir ce monument d’humanité qu’est L’espoir malgré tout. Dix années en compagnie d’un des personnages les plus emblématiques de la BD franco-belge, né sous le crayon du dessinateur Robert Velter en 1938, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Quatre-vingts ans plus tard, semblable à la conclusion d’une boucle, Bravo publie le premier volet de cette tétralogie ayant le jeune groom pour protagoniste et, en toile de fond tenace, cette terrible cicatrice dans les manuels d’Histoire. « Pour moi, ce n’est pas un personnage de fiction. C’est un personnage réel, un être vivant, défend-il. Je me suis mis dans sa peau, lui ai construit sa vie, ou du moins sa naissance. […] Il existe vraiment et l’intérêt était de lui donner corps, parce qu’il est vraisemblable de base. » D’où, sans doute, l’admirable sentiment d’humanité qui se dégage de l’ouvrage.
D’où aussi, cette aisance naturelle dans les dialogues, cette formidable finesse dans l’humour, en filigrane d’un récit qui nécessita un impressionnant travail de documentation et une exigence d’objectivité. Exigence certes assouplie pour des raisons de liberté : « Je n’ai pas cherché l’exactitude, car ç’aurait été un carcan qui m’aurait empêché de m’exprimer. Je m’intéresse plus à la leçon d’histoire qu’à l’Histoire. »

Une leçon pareille à celle que Bravo retenait lui-même en lisant, enfant, le Spirou de Franquin : « Spirou était pour moi un cancre qui m’apprenait des valeurs sans pour autant faire la morale, et avec une touche d’humour qui me faisait rire. » Cette part d’innocence, ce souci du comique et des valeurs éthiques, conjugués à une parole vraie, à une perspective didactique qui demeure
profondément humaine et sentimentale, le Spirou d’Émile Bravo s’en veut le porteur. Et s’y applique en quatre tomes avec une infinie générosité.

Poursuivre la voie de l’ingénu

Paru en 2008, Le Journal d’un ingénu d’Émile Bravo avait été pensé comme un volume unique, dont le récit précédant la Seconde Guerre mondiale coïncidait avec la date de naissance de son héros : Spirou. Si Émile Bravo décida de poursuivre son grand oeuvre, de donner une nouvelle fois corps à son Spirou en temps de guerre, c’est qu’il s’y sentait prédestiné : « Cette guerre, c’est l’univers dans lequel mes parents ont vécu. Quand je suis né, ils étaient déjà âgés ; j’ai donc baigné dans ces souvenirs. » En effet, né d’un père émigré réfugié durant la guerre d’Espagne et d’une
mère française, l’auteur revendique cette appartenance. « Mon père […] me disait que sans Hitler et sans Mussolini, je n’existerais pas », avoue-t-il. « Depuis tout petit, j’essaie de comprendre ce qui s’est passé. Qui sont ces gens, des monstres ? » Continuer Le Journal d’un ingénu, c’est donc pour lui chercher à répondre à l’interrogation de toute une vie, traduire par l’art ce qu’il nomme son « obsession ».

Spirou en proie aux affres de la guerre

La déferlante ennemie précipite Spirou et Fantasio sur les routes de l’exode, à l’instar de la plupart des citoyens belges. La panique générale les bloque alors un moment à la frontière, humains ordinaires bringuebalés par les événements au gré des flux de populations. Mais le jeune groom n’endossera pas la fonction de figure héroïque, Émile Bravo refusant d’en brosser le portrait à la façon d’un patriote militant : « C’est un enfant ; il faut qu’il se construise, qu’il s’étoffe. On ne peut lui demander des actes d’héroïsme. » Le contexte du conflit armé, quoiqu’omniprésent, ne sert par conséquent pas à mettre en valeur un héroïsme composé d’exploits guerriers mais plutôt celui sous-jacent, invisible, d’une humanité résistante, d’une bonté résiliente à tout acte de barbarie.
« Face aux injustices, on ne peut plus vivre résigné, on intervient, commente Bravo. La conscience fait qu’on se lance dans quelque chose qui donne un peu de dignité, sinon on n’est plus un être humain. C’est ce que raconte cette histoire. » Ainsi se positionne Spirou : face aux injonctions de prendre les armes, de la vengeance ou de la bassesse, en réaction aux malversations et aux tentations opportunistes, il réplique par une ingénuité et une ingéniosité exemplaires, fusion d’altruisme et de débrouillardise, que l’on pourrait résumer ainsi : « Je suis pauvre avec peu de moyens, mais avec ce peu de moyens, je vais aider les autres. » C’est parce que son protagoniste appartient aux petites gens que Bravo s’est fait un point d’honneur de leur donner la parole et de se documenter à leur sujet. Au nombre de ses travaux de recherche, on note entre autres les titres Le Chagrin des Belges d’Hugo Claus et le Journal de guerre 1940-1945 du juriste Paul Struye, lequel raconte ces jours terribles vécus de l’intérieur : les tracasseries quotidiennes, le prix du pain et les rationnements, les préoccupations de l’opinion publique, les bombardements. Avec les
milieux aisés et les classes populaires réunis sur un pied d’égalité. Parmi tous ces individus, ce couple d’artistes allemands et juifs, caché de l’occupant et contraint de vivre dans la précarité la plus grande, qui croisera la route de Spirou et le marquera à jamais…

Pour Bravo, il n’est pas anodin d’avoir mis en scène un Spirou au sortir de l’enfance, à l’orée de l’adolescence, tant la période est constitutive de toute personnalité et propice aux premiers émois. Parce qu’il est pur, jeune et amoureux, Spirou incarne l’antithèse parfaite de la guerre, un modèle de résistance à rebours des expectatives habituelles : son unique désir est de vivre avec celle qu’il aime – Kassandra, une Allemande juive et communiste –, de ne pas mourir avant de l’avoir revue et d’avoir connu à ses côtés le bonheur. « C’est son moteur, ce qui l’aide à survivre et qui
l’empêche même de commettre des actes de guerre et de résistance, reconnaît l’auteur. Parce que Spirou est encore un enfant, les adultes ont pour réflexe de le préserver de la guerre et lui refuse de se battre parce qu’il n’a pas envie de tuer, pas envie de mourir, parce qu’il aime quelqu’un… » Même si elle brille par son absence tout au long du récit, Kassandra n’en perd pas pour autant son éclat, au contraire. Qualifiée de « fil rouge » par l’auteur, elle incarne un idéal à atteindre, une destination rêvée voire un paradis que Spirou ne se résout pas à abandonner malgré les difficultés et l’incertitude. Elle est, par sa nature et par les sentiments que lui témoigne Spirou, le déclencheur originel de son engagement. L’adolescence n’est finalement que le meilleur terreau envisageable
pour ce qui découle de cette décision. Aux côtés de Spirou s’agite toute une ribambelle de bambins aux parentés éclectiques, qui à travers leurs jeux ou leurs disputes recréent en miniature la société des adultes dans laquelle ils évoluent. Victimes des rafles, rejetons de collaborateurs, pacifistes ou résistants, ces enfants imitent leurs aînés et cristallisent ensemble les différentes visions du conflit déployé autour d’eux, dans toutes les strates sociales. Plus âgé bien que toujours mineur, Spirou représente ainsi à leurs yeux un chef de meute, une figure tutélaire et une attache entre le monde de l’innocence et celui de la maturité qu’il n’a pas encore atteinte. Une thématique évidente pour Bravo : « C’est l’histoire de nos vies, ce passage de l’enfance au monde adulte. »

L’humanisme : une résistance du quotidien

Comment réagit-on à l’entrée en guerre ou à l’occupation de son pays ? Les personnages d’Émile Bravo se divisent sur cet état de faits, et ce jusque dans leur appartenance à un parti identique. Le binôme Spirou & Fantasio en est l’illustration criante : quoique tous deux opposés à l’hégémonie allemande, le premier est aussi raisonnable et prudent dans ses critiques que le second est irréfléchi et impulsif. Pourtant, nous nous apercevons au fil des pages que les nuances se multiplient et qu’il n’existe pas un modèle unique de résistance, de même qu’il n’existe pas un modèle unique de collaboration. Pour Spirou, ce ressenti provient de son côté « un peu scout », précise Bravo, d’un fond inspiré par « l’éducation, la bienséance, le patronage » lié à son apprentissage catholique. Pour autant et en dépit de son respect à l’égard de l’Église, le petit roux possède un humanisme qui ne tient ni à la religion ni à son enfance orpheline, ce qu’affirme l’auteur : « Souvent, ce n’est pas le christianisme qui engendre l’humanisme, mais l’humanisme qui engendre le christianisme. » Ce souci relève donc de l’inné, d’une nature fondamentalement pure et innocente que ne partage certes pas Fantasio – bien qu’il possède lui aussi, à sa manière, ces valeurs de solidarité et de courage : « Cette espèce de grand échalas, un peu pédant, un peu snob et qui a des a priori sur tout […], pour moi c’est un artiste dans sa tête. Il est autocentré, mais il a un bon fond et beaucoup d’affection. […] Il va être marqué par la guerre, apprendre peu à peu
l’empathie, connaître une histoire d’amour traumatisante : cette évolution fait partie de l’évolution formatrice de la guerre. » Parmi les autres adultes doués d’éthique croisant le chemin de Spirou on retiendra particulièrement le personnage d’Anselme. Cet Honnête paysan accueille les enfants séparés de leur famille. Il influence le comportement de Spirou et lui dévoile un pan discret
de la Résistance : celle qui ne s’expose pas, qui ne s’héroïse pas, mais qui se vit dans l’ordinaire. La position de Bravo à ce sujet est claire : « À la fin de la guerre, on nous a présenté la Résistance comme un mouvement qui avait sauvé notre dignité. Mais ce qui l’a sauvée, c’est le fait que tous ces gens sont restés des êtres humains. La violence était nécessaire parfois, mais elle n’était pas centrale pour eux. » Dès lors, comment occulter ce parallèle flagrant avec la situation mondiale actuelle et les réactions à l’encontre des migrants d’aujourd’hui ? Dans L’Espoir malgré tout, que ces émigrés fussent juifs expatriés, populations contraintes à l’exode ou travailleurs en quête d’un emploi pour survivre, chacun se fait l’écho sincère de notre Europe contemporaine, un écho incarné notamment par les artistes allemands Félix et Felka. L’auteur ne s’en cache pas : « Ce sont toujours les pauvres gens qui sont stigmatisés. C’étaient les Juifs dans les années 1930, aujourd’hui, ce sont tous ces gens qui débarquent… Le responsable de cette situation, c’est l’ignorance, et un système capitaliste qui préfère un monde divisé plutôt qu’un monde solidaire. Les frontières se sont éloignées, mais le monde a rétréci. Avec les moyens de transport actuels, la Syrie ou la Libye sont aujourd’hui à côté de notre porte ! Les gens qui ne voyagent pas beaucoup ne s’en aperçoivent pas. Pour eux, ça reste un monde lointain, comme dans les années 1940… Tant qu’il y aura des pays, on continuera à diviser. Nous avons besoin d’évoluer. C’est pourquoi il faut marteler cette idée humaniste ! ».

Le dessin comme écriture

À rebours des discours culturels qui élèveraient le dessin au rang de finalité première de la bande dessinée, Émile Bravo lui préfère l’écriture et place l’histoire au-dessus du trait graphique. Rien n’importe davantage que le récit qu’il souhaite transmettre et non l’image qui constitue plutôt un outil, un instrument au service de cette narration. Lui-même décrit le dessin comme une « écriture figurative, avec ses codes singuliers, propres à chacun », cherchant à démystifier le statut du dessinateur au profit de celui du créateur : « Je suis créatif quand j’invente mon histoire, pas
quand je la dessine, car aussitôt je me transforme en artisan et non plus en artiste. L’histoire, la création narrative, voilà ce que l’on demande à un auteur : la bande dessinée est un travail de romancier. » Pourquoi dès lors avoir opté pour l’image en tant que médium d’écriture, plutôt que le simple alphabet ? Une question d’universalité, nous explique Bravo. Le dessin est le premier mode d’expression de l’enfant, sans distinction d’origine, de culture, de frontière. « C’est l’écriture universelle, et ne pas la connaître c’est se couper du monde. On a un instrument naturel, inné, qui permet de communiquer et qui rapproche l’ensemble des peuples. » Selon lui, l’apprentissage de l’écriture divise en ce qu’elle est le fruit d’une culture, d’une géographie particulière et bornée ; le dessin, lui, est intelligible et compréhensible universellement.  « Si l’humanité consacrait plus d’énergie à l’apprentissage du dessin, nous partagerions tous cette culture-là qui s’enracine dans notre enfance. »

Spirou aux couleurs des droits de l’homme

Cette année, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme et Spirou sont partenaires pour célébrer les 70 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme. 70 ans après que fut adopté par la communauté internationale, le 10 décembre 1948, ce texte aussi fondamental que son préambule qui posent tous deux les bases des droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels des êtres humains. Et parce que Spirou, personnage emblématique des éditions Dupuis depuis 1938, fut le reflet des époques qu’il a traversées, il porte aussi les valeurs humanistes de ses créateurs au nombre desquelles figurent l’ouverture au monde, la protection et la défense des opprimés, le respect de la différence, le courage et la générosité. Des valeurs
essentielles véhiculées par la bande dessinée, média ludique capable de toucher comme de rassembler un large public. En 2018, le célèbre groom devient Défenseur des droits de l’homme !
Pour accompagner ce partenariat, divers auteurs se retrouvent pour un numéro spécial du journal Spirou à paraître le 10 octobre 2018. Réunies sous le hashtag #spirou4rights, vedettes virtuelles et personnalités de renommée internationale invitent chacun à faire entendre sa voix et à défendre les droits de l’homme. Durant trois mois à compter de la fête
de la BD à Bruxelles et ce jusqu’à la date d’anniversaire de la Déclaration, le 10 décembre, plusieurs activités, animations et opérations avec les partenaires de cette campagne sont par ailleurs proposées au public, dont une exposition à Genève au Palais des Nations puis au Palais Wilson d’octobre à novembre. Celle-ci sera de plus disponible en téléchargement
sur les sites de Dupuis, de Spirou et du Haut-Commissariat aux Nations Unies pour les droits de l’homme.
Vous aussi, soutenez les droits de l’homme et partagez vos valeurs humanistes aux côtés de Spirou !

 

 

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