BD : ALIM LE TANNEUR T4 : LÀ OÙ BRÛLENT LES REGARDS

CRITIQUES BD

Il est rare qu’une bande dessinée porte aussi bien son titre.

Non seulement à cause des magnifiques dessins de Virgine Augustin, mais aussi parce que le spectacle auquel nous assistons, à la fin de ce quatrième et dernier tome des aventures d’Alim le Tanneur, nous laisse les yeux brûlants de larmes, un goût de cendre à la bouche.

Le sang coule. Il y a des morts et on ne peut pas dire que nous n’avions pas été prévenus ! Le ton était donné dès la citation (de Jean Rostand) placée en exergue de l’album : « On tue un homme, on est un assassin. On en tue des millions, on est un conquérant. On les tue tous, on est un dieu. »

Mais ici ce ne sont pas seulement des hommes et des femmes qui sont tués. C’est aussi la vérité. Parce qu’elle doit mourir pour que grandisse l’Empire auquel Khélob le victimaire, dont nous avions fait la connaissance dès le premier tome d’Alim le Tanneur, s’est voué corps et âme – s’il en a une.

Rappelez-vous. C’était en 2004. Le premier volume, intitulé Le secret des eaux, d’une série aux teintes pastel, au dessin chatoyant et précis et au scénario bourré d’humour, où tendresse et violence se côtoyaient à merveille pour créer une œuvre radicalement nouvelle dont l’histoire allait s’étendre, non pas sur quatre jours comme dans La Quête de l’Oiseau du temps, mais sur plus d’une dizaine d’années…

La facétieuse petite Bul, son père et son grand-père… Une gamine, un tanneur, un vieillard. Nous étions loin des poncifs auxquels nous avaient habitué les séries de Fantasy, avec leurs guerriers, voleurs et magiciens.

En revanche, il y avait des prêtres, oui. C’était même là le principal argument du scénario – car Lupano l’a bien compris : la frontière qui sépare la religion de la Fantasy, du merveilleux, est plus que mince. Elle est inexistante.

C’est sans doute là le secret de la force de cette série dont la trame repose sur notre besoin de croire en quelque chose de transcendant ; et le besoin que nous avons d’élever cette croyance au rang de vérité en la baignant dans le sang – d’innocents si possible, qui périront pour souder la société qui les aura massacrés.

On pourrait croire que les personnages de Lupano n’en sont pas conscients, et d’ailleurs la plupart ne le sont pas. Mais le principal acteur de ce drame – celui qui se tient au côté d’Alim comme personnage principal de ce quatrième tome, voire de toute la série – l’est pleinement. Il s’agit de Khélob le victimaire, dont une scène poignante de ce dernier album nous révélera les origines du terrifiant parcours qui l’a mené à la tête de l’Empire. Khélob, donc. Le victimaire. Le religieux. Le fin politique surtout, qui dira à Torq Djihid, le bras armé de l’Empire : « Nous sommes des croyants, Torq ! La vérité est une notion superflue, lorsqu’on croit… » Avant d’ajouter, quelques cases plus tard : « L’important, ce n’est pas que l’histoire à laquelle on croit soit vraie, c’est qu’elle nous unisse ! Qu’elle nous fasse aller de l’avant ! (…) Et lorsque survient un doute, je l’élimine ! »

Khélob n’a certainement pas lu Machiavel ni Hegel. Pourtant, chez lui comme chez eux, la fin justifie les moyens, et le « char de l’histoire » ne s’arrête pas pour épargner « la pâquerette qui se trouve sur sa route » – cette pâquerette fut-elle une tribu de doux et paisibles insulaires, ou pire, la vérité.

Il ne faut donc pas s’attendre à la fin de ce tome à un retournement de situation final qui viendrait faire s’effondrer l’Empire et rétablir la vérité. La cause est entendue depuis le départ : la vérité, tout le monde s’en fout. Ce que le peuple veut, ce n’est ni la vérité, ni la liberté, c’est du sang. Et ça, Khélob l’a bien compris puisqu’il dit à Torq Djihid : « Ce n’est pas toi ni moi qui tuons. Nous ne faisons que tourner la lame. Ce sont les croyants qui demandent ce sang ! »

Il n’y aura donc pas de deus ex machina – au contraire, même. Avec ce dernier album, c’est toute la bande dessinée de Fantasy qui grandit. Lupano et Augustin viennent de la faire entrer dans l’âge adulte. Et si les années 80 furent celles de La Quête de l’oiseau du temps et les années 90 celles de Lanfeust de Troy, les années 2000 resteront celles d’Alim le Tanneur.

La raison – ou plutôt l’irraison – d’État a triomphé, et nous comprenons bien que le pire ennemi des religions, ce n’est pas seulement la vérité : c’est Dieu.

Tant pis pour lui me direz-vous, il n’avait qu’à parler plus clairement… D’ailleurs, ce n’est peut-être pas un hasard s’il y a tant de planches muettes ou quasi muettes dans cet album –plus d’une douzaine sur 64 – qui sont comme autant de magnifiques hommages de Virginie Augustin à la beauté du monde et aux épreuves que traversent les personnages. Car si « là où brûlent les regards » la vérité est assassinée, on retiendra qu’il est tout de même possible de vivre heureux – pourvu qu’on se tienne à l’écart des religions, et qu’on évite de faire du bruit… L’Histoire se fera sans nous. Et alors quoi ? N’est-ce pas mieux ainsi ? Laissons l’album s’achever sur une fresque mensongère narrant la montée au ciel de Jésameth (dont le nom évoque un condensé de nos religions), et gardons en nous le bonheur muet d’Alim et de sa fille. Ce sera notre secret. Seulement n’oublions pas qu’il ne nous a été communiqué que parce que nous avons été placés, le temps d’une bande dessinée, dans le regard des dieux…

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