A Renaud

Tout petit format, très grand talent !
Maureen Wingrove, plus connue pour son univers drôle et girly de Diglee, nous offre ici une très belle et sombre histoire d’amour : celle de sa grande tante Georgie pour le beau Renaud, dans les années 50.
Le récit commence sur l’image de son auteur, Maureen Wingrove, qui écrit. Elle aime les souvenirs des autres, dit-elle. Parce qu’ils la réconfortent, lui donnent de l’espoir. Pourtant, l’histoire qu’elle va mettre en image est vraiment désespérée. Maureen a l’age qu’avait sa grand tante quand elle a vécu cette romance, ce qui lui permet sans doute de la comprendre encore mieux. Et Maureen nous fait alors partager ses angoisses d’auteur devant cette histoire. Mais elle a choisi de la présenter pour son diplôme, et elle est obligée de s’y mettre, avec la peur au ventre, peur de trahir l’histoire. Mais finalement elle se donne le droit de l’interpréter à sa façon, et se lance : D’abord, la peur de Georgie quand elle voit Renaud la première fois « quand tu m’as regardé la première fois, j’ai su. J’ai su que tu étais trop fort, que tu me ferais mal… ». Elle lui cède pourtant, et ceci, dès le premier soir. Pas le choix, en quelque sorte. C’est la fatalité. Au bout d’un an de « duel » (car c’est ainsi qu’elle appelle leur histoire d’amour), Georgie réussit à le quitter. Il tente de la tuer, désespéré. »Je ne t’en ai pas voulu. C’est la première fois que quelqu’un t’échappait. ». Elle réussit pourtant à quitter cet homme qui la terrorise, et pourtant c’est elle qui pleure, dans les bras de sa petite sœur chérie Paula. Puis Georgie se relève. Elle vit. Cinquante ans après, Renaud lui écrit (sur son testament) « quel gâchis que notre vie ». Mais pour Georgie, il n’y a pas eu de gâchis. Leur amour est éternel, alors qu’il se serait amoindri, ou éteint, s’ils étaient restés ensemble. En 2003, Renaud la quitte définitivement, « pour le chemin du ciel ». Mais il n’a jamais cessé d’habiter en elle.

Le trait très noir de la jeune dessinatrice donne à cette histoire d’une autre époque une grande intensité, et ce petit album d’une quinzaine de pages se dévore en une soirée, avec passion, comme les protagonistes de l’histoire qu’il conte. Et on a envie d’en lire plus, d’en savoir plus sur cette histoire, certes, mais c’est probablement aussi sa brièveté qui lui donne tant de force.

Les faux visages Une vie imaginaire du Gang des Postiches

Février 1975, Paris. Trois malfrats braquent une banque. Un employé actionne l’alarme et est tué aussi sec. Un des voyous tue un flic et se fait buter. La police rapplique. Négociations. Après des heures, les deux gangsters obtiennent une voiture et cent millions. Ils s’évanouissent avec leurs otages… David B. a mis en route une série consacrée au milieu du grand banditisme. C’est en compagnie du dessinateur Hervé Tanquerelle que s’ouvre le bal des crapules avec l’histoire du fameux Gang des Postiches. Relatant fidèlement tous leurs casses et leur méthodologie, c’est avec la narration des rapports humains que David B. donne tout son sel à cette aventure effarante. Analysant et s’imprégnant de la psychologie de chacun des gars, il a imaginé leur vie de l’intérieur, leurs frictions parfois et la formidable amitié qui les liaient. David B. relate les faits sans jamais rendre attachants les malfrats et tous les détails sont crédibles. A cela s’ajoute la difficulté d’animer autant de personnages. Tanquerelle, de son dessin rythmé et expressif, réalise une prouesse. L’atmosphère des années 80 est fort bien rendue. Grâce à un effort de documentation, les détails (voitures, costumes) font vrais. Lui aussi doit animer de nombreux personnages et les grimer. Ce qu’il fait avec beaucoup d’imagination.
Une aventure effarante qu’il ne faut manquer à aucun prix !

Jeremiah T31 Le panier de crabes

Dans un futur après la bombe, Jeremiah et Kurdy font route vers nulle part. Mais, voilà qu’une automobiliste, Verona, crève, sciemment, un pneu pour être secourue par les deux motards. Jeremiah change la roue et Verona les invite tous deux à passer la nuit chez son père, un riche antiquaire. Pour changer, voilà nos deux lascars en vacances au soleil mexicain. Piscine, domestiques, c’est un petit paradis… Pour son 31ème album de Jeremiah, Hermann repasse à l’encrage traditionnel. Le scénario se démarque des autres épisodes de la série. Le côté post-apocalyptique est gommé et nos deux héros profitent de vacances bien méritées. Jeremiah et Kurdy se partagent la même fille et on se demande quand et comment les choses vont déraper. Mais, on ne fait pas une BD de Jeremiah avec de tels ingrédients. Et, vers la fin de l’histoire, nos deux aventuriers vont faire parler la poudre. Il est question de vengeance, de chantage, de traitrise. Le double dénouement est à couper le souffle. Hermann n’a pas perdu la main pour construire une histoire passionnante où les rebondissements sont quand même au rendez-vous. Graphiquement, il est au sommet de son art et se permet un découpage relativement aéré et lent. Ses décors sont somptueux et ses personnages plus vrais que nature. Il dessine des scènes qu’il n’aurait jamais osé faire auparavant dans Jeremiah : scènes d’amour et art moderne.
Un must dont le succès ne se dément pas. A lire absolument !

Le choix d’Ivana

Sarajevo, juillet 2008. Dans la capitale martyre de Bosnie-Herzégovine, où la vie a peu à peu repris son cours depuis la fin du conflit dans l’ex-Yougoslavie, on se réjouit de l’arrestation de Radovan Karadzic. Mais, Ivana, que l’on sent tourmentée par les souvenirs douloureux des années de guerre, a bien du mal à se joindre à la liesse. En fait, la jeune femme est hantée par la mémoire d’événements tragiques : le viol qu’elle a subi en 1992 et l’abandon un an plus tard de l’enfant née de ce viol, Youlia, suite aux troubles et dangers que constituait la vie à Sarajevo à l’époque… Tiburcio de la Llave, alias Tito, est bien connu dans la BD pour sa série Tendre Banlieue. Avec Le choix d’Ivana, il revient à la BD adulte pour un autre portrait dans un autre contexte. Et, une fois la toile de fond politique mise en place, il nous émeut avec une histoire tragique que le lecteur apprend peu à peu. Cette jeune femme, qui a connu le pire – un viol – pendant la guerre, devient de suite attachante. Elle se demande si elle a fait le bon choix en faisant adopter sa fille. On devine les longs moments de doute qui aboutissent au désir de retrouver sa fille déjà adolescente. Dans un album de 64 pages, Tito prend tout son temps pour composer, avec une palette de tous les sentiments, un récit absolument passionnant. Tous les détails font vrais. Son trait réaliste croque des personnages émouvants. Ses décors sont parfaitement documentés.
Une œuvre forte qu’il ne faut absolument pas laisser passer…

Le Grand Mort T3 Blanche

Etudiante, Pauline fait la connaissance, à la campagne, d’Erwan, dépositaire d’un secret. Disciple de maître Cristo, il est chargé d’une mission dans un monde parallèle. Un univers où les jours comptent pour des années. Malgré elle, Pauline s’y trouve transportée avec lui. Quand ils arrivent au Grand Mort où doit se passer le rituel, Pauline passe son temps à vomir. Pendant qu’Erwan sert de trait d’union entre les deux mondes, Pauline revient dans son univers. A son réveil, Erwan constate qu’un hermaphrodite du petit peuple lui fait l’amour et que ses acolytes ont été empoisonnés… C’est une belle brochette de talents qui officie sur la série du Grand Mort. Jean-Blaise Djian s’est associé à Loisel lui-même pour le scénario. Sous forme de quête initiatique, le premier volume, passionnant, reprenait des éléments fantastiques avec des interconnexions entre deux mondes dépendants l’un de l’autre. Plus tard, dans un Paris en proie au chaos, les acteurs se cherchent sans se trouver… Cet opus permet enfin les retrouvailles. Mais, le scénario se centre sur Blanche, omniprésente, mystérieuse, inquiétante, aux pouvoirs maléfiques. Et, des explications sont données concernant cette maternité qui aurait débuté dans le monde du petit peuple. Le graphisme de Vincent Mallié sert à merveille le récit avec l’ambiance d’une ville en proie à tous les maux.
Un épisode qui donne des réponses et nous plonge dans d’autres mystères…